dimanche 19 juin 2011

Se précipiter à petits pas : la grâce des personnages d'Ozu


Une photo prise à Cariló (Argentine, côte Sud) par mon amie Lucia Abela Ruiz.

Un lundi férié où il travaillait, je l'ai retrouvé au rond point du théâtre (où nous allâmes voir quelques jours plus tard la pièce russe Semianyki sur les conseils de Dee. Il adora et moi je ne m'ennuyai pas trop- un bilan somme toute honorable pour deux spectateurs retors comme nous deux).
Nous nous pressâmes main dans la main au Hanawa, rue Bayard où il avait réservé. (C'est juste à côté de son bureau, il fallait faire vite). Dès que nous entrâmes dans le restaurant, je me sentis transportée dans un film d'Ozu. (Il faut dire que j'avais passé le week-end sans lui à engloutir des Ozu avec un plaisir sans limite. Je circulais donc encore dans la vapeur du saké, me précipitant à ses côtés à petits pas, les jambes comme serrées dans un kimono!).
Il s'enquit auprès du garçon d'une table à l'écart de celle de son boss qui déjeunait aussi au Hanawa. (Il avait pris précaution de vérifier auprès de son assistante. En cet ex-jour férié, le lieu regorgeait d'hommes d'affaires, dont M.Pigasse juste à côté). Le garçon sourit avec complicité et nous installa en lieu sûr. Ca m'a rappelé l'assistant de Shin Saburi dans Fleurs d'Equinoxe d'Ozu, gêné par la présence de son patron au Luna Bar, au point de lui gâcher son whisky.
Nous commandâmes des bentô et j'insistai un peu pour une bière, afin d'avoir le plaisir de le servir comme les femmes japonaises (et aussi de tremper mes lèvres dans cette mousse un peu amère).
Dans les films d'Ozu, les hommes ont pour habitude de se rassembler pour boire et bavarder- sans oublier de se moquer de la serveuse gironde. J'adore retrouver les mêmes personnages d'un film à l'autre : le grand digne à l'air de samouraï (Shin Saburi), le beau gosse mélancolique (Keiji Sada), celui dont les yeux rient même quand il dit quelque chose de douloureux (Chishū Ryū, mon préféré), le marieur un peu bavard et aussi le gamin dont je raffole (le petit Masahiko Shimazu). C'est lui dans Bonjour :

Les bentô furent servis et j'imitai la belle Setsuko Hara, picorant avec lenteur et prestance des petits bidules dans les cases de la jolie boîte, souriant et pépiant en même temps. (Setsuko Hara fut sans doute le grand amour d'Ozu. Elle joue souvent un rôle de femme qui malgré de nombreux soupirants fait le choix du célibat pour continuer à honorer la mémoire de celui qu'elle a aimé).
Je fus ravie du déjeuner, pas par les bentô (décevants) mais par cette mini-comédie japonaise que j'ai jouée- et le plaisir de le voir lui, bien qu'un peu absorbé par le call de 14 h 30.

2 commentaires:

MM a dit…

J'aime beaucoup ce récit :-)

Cléo a dit…

Merci! C'est parfois réjouissant de se faire son petit cinéma.